En 1981, FR3 diffusa une série de 6 adaptations de nouvelles d'
Edgar POE, réalisées par
Claude CHABROL,
Alexandre ASTRUC,
Maurice RONET,
Juan Luis BUNUEL et
Ruy GERRA. De qualité très inégale, cette série constitue néanmoins un bon exemple d'un fantastique télévisé "à la française" tel qu'il se pratiquait (très rarement) il y a trente ans. En voici trois épisodes (60 minutes chacun), retrouvés miraculeusement sur une vieille cassette VHS. Il s'agit d'enregistrements d'une rediffusion sur Arte qui doit dater du début des années 2000, et qui s'inscrivait dans une "Soirée Thema" consacrée à POE. Sauf erreur, je dois détenir quelque part deux autres épisodes, que je partagerai ici si je parviens à remettre la main dessus -- et si les copies ne sont pas trop abîmées, car il s'agit d'enregistrements plus anciens...
LA CHUTE DE LA MAISON USHER (Alexandre ASTRUC, 1980)
Vouant un véritable culte à cette nouvelle qui m'obsède depuis l'enfance, j'attendais beaucoup de la redécouverte de cet épisode signé par l'inventeur du concept de la "
caméra stylo", également réalisateur d'une splendide adaptation de
Barbey D'AUREVILLY,
Le Rideau cramoisi... Las ! L'opus est franchement faible. Statique, théâtral dans le pire sens du terme (une théâtralité économe et figée), et surtout calamiteusement interprété par une
Fanny ARDANT au jeu d'une fausseté confondante et un
Pierre CLEMENTI aboulique.
Mathieu CARRIÈRE s'en tire un peu mieux en Roderick Usher, sans exercer néanmoins la fascination qu'il sut fréquemment dispenser au long de sa carrière. Bref, on est très loin de la magie de la
version d'EPSTEIN, de la flamboyance du
film de Roger CORMAN, ou même du délire expressionniste de la très libre
adaptation de Jesus FRANCO. Les dialogues sont parfois d'une maladresse insigne dans l'emploi de termes fort peu "d'époque", et le dénouement, qui tente un
twist faisandé, n'a plus rien à voir avec POE. A saluer néanmoins une très belle partition (comme d'hab') de
Georges DELERUE.
Hadopiser
ici.
LIGEIA (Maurice RONET, 1980)
Un poil meilleur que le "Usher", cet épisode possède une atmosphère plus gothique et trouve parfois de vrais accents "poësques".
Maurice RONET soigne sa mise en scène, à laquelle il insuffle un certain lyrisme dans quelques séquences, et sa direction d'acteurs est autrement plus inspirée que celle d'ASTRUC. On est quand même décontenancé de découvrir l'impossible
Arielle DOMBASLE en Ligeia ; quoi que trop évaporée pour le rôle, elle parvient à ne pas être horripilante, ce qui relève de l'exploit.
Avec
Josephine CHAPLIN et
Georges CLAISSE.
Hadopiser
ici.
LE SYSTÈME DU DOCTEUR GOUDRON ET DU PROFESSEUR PLUME (Claude CHABROL, 1980)
La grande réussite du lot.
Claude CHABROL, qui sut toujours porter sur le réel un regard subtilement décalé, donnant à plusieurs de ses films une coloration insidieusement fantastique (lorsqu'ils ne relèvent pas ouvertement du genre, comme son splendide
Alice ou la dernière fugue), est particulièrement à l'aise avec cette nouvelle dans laquelle le visiteur d'un asile d'aliénés découvre peu à peu que les malades se sont substitués aux médecins et au personnel soignant. Le sujet convient idéalement au peintre acerbe de la bourgeoisie qu'est CHABROL, qui sut si bien suggérer la folie couvant sous le vernis glacé des conformistes et des nantis. Il s'en donne ici à cœur joie, manifestant avec aisance et jubilation un sens du grotesque très fidèle à l'esprit de POE, particulièrement dans la scène mémorable du banquet où les participants laissent progressivement libre cours à leurs comportements extravagants. Une distribution excellente (le trop souvent sous-employé
Jean-François GARREAUD, l'épatante
Ginette LECLERC, l'inquiétant
Pierre LE RUMEUR et un délirant
Michel DELAHAYE parmi les "fous") ainsi qu'un art consommé du baroque contribuent à faire de cet épisode un authentique bijou.